Service de presse entre Alumni #39 : L'insulation - Nouvelles de Singapour, de Julie Moulin
19/01/2026
« Julie Moulin a l’art de mêler au fantastique les détails du réel le plus quotidien » : Sylvie Tsyboula (promo 1973) nous explique pourquoi elle a aimé l'inventivité du recueil de nouvelles L'insulation - Nouvelles de Singapour, souvenir créatif que Julie Moulin (promo 2000) a tiré de son confinement en famille à Singapour, et qui paraît le 22 janvier 2026 aux Éditions Thierry Marchaisse.
Le livre

L’autrice
Julie Moulin. Crédits : Hélène Le Chatelier.
Présentation du livre par la maison d'édition
Les quinze nouvelles de ce fascinant recueil sont nées à Singapour, où Julie Moulin s’est installée en 2020. Elles disent le dépaysement, les liens, les transformations tandis que, sous sa plume, l’île elle-même se métamorphose.
On y trouve des robots qui s’aiment et des hommes qui se prennent pour des perroquets, des femmes obsédées par l’humidité et d’autres qui font reculer les frontières du réel. Ici, l’actualité se transforme en parasites et des détritus emportent avec eux leurs secrets.
S’y côtoient le cocasse et l’angoisse, le banal et l’étrange, comme est étrange tout ce qui nous bouscule et nous décentre.
Vous pouvez aussi écouter l'autrice présenter son livre sur YouTube ici.
Un extrait choisi par Sylvie
Je suis fou des perroquets. Ainsi, le jour où, marchant à proximité du centre communautaire, je croisai un spécimen rouge aux ailes bicolores, je me précipitai sur mon téléphone. Une voix s’éleva, qui n’était pas celle du perroquet, pour faire valoir son droit à l’image. Le propriétaire de l’oisellerie me désigna une représentation d’appareil photo barrée d’une croix rouge sur la devanture de son magasin. J’avais l’excuse, à cause des volatiles pépiant en surnombre dans des cages étroites, de ne pas l’entendre. Néanmoins, je ne m’attardai pas et rangeai mon smartphone dans ma poche. J’avais eu ce que je voulais. Je dépassai les perruches et les tourterelles, ainsi qu’un drôle d’oiseau exotique rouge et noir gros comme un merle que je n’osai photographier. Le vendeur me suivait du regard. Le perroquet, de tout ce temps, n’avait rien dit. Tu parles d’un beau parleur, muet comme une carpe.
L'avis de Sylvie
Le titre, troublant pour le lecteur attentif, combine la hausse de la température du corps, sous l’effet du soleil -l’insolation- avec l’insularité de Singapour, et l’isolement des expatriés, qu’ils viennent de la lointaine Europe ou de la Chine toute proche, nous introduisant ainsi d’emblée dans un univers singulier.
Le réel déraille sans cesse
L’autrice, par rapprochements inattendus, glissements subtils, ruptures soudaines, nous emmène dans un monde où le réel déraille sans cesse : le « gazouillis incessant des perruches », en photo sur le mur, « empêche de dormir » ; les diodes d’un radio-réveil endorment une enfant ; « de semaine en semaine le seuil de l’appartement se rapproche des portes de l’ascenseur » ; des robots se rencontrent sur Tinder, pour un « orgasme tactile »…
Une étrangeté tranquille
Mais Julie Moulin a l’art de mêler au fantastique les détails du réel le plus quotidien : les enfants de retour d’école jettent leur cartable au sol avant de retirer leurs uniformes ; la domestique aère bien la cuisine « pour que les odeurs d’ail et d’oignon ne chatouillent pas les narines sensibles » ; les boites de polystyrène recueillent l’eau des absorbeurs d’humidité, comme le déjeuner que la domestique se prépare pour le dimanche…
Peu importe alors que les enfants soient observés par une étrange créature, que les absorbeurs d’humidité soient des hippos assoiffés, que la domestique voie le seuil de l’immeuble bouger jusqu’à l‘arbre sur le trottoir en face… L’autrice déroule ses brefs récits -le plus court, qui donne son titre au recueil, fait trois pages- avec un ton contenu, une retenue tranquille, qui n’enlèvent rien à leur glissement vers l’étrange, mais tempèrent un peu l’angoisse qu’ils portent en eux.
Singapour au temps des invasions
Car ces nouvelles ont été écrites par Julie Moulin tandis qu’elle était à Singapour avec sa famille pendant la pandémie de Covid et l’invasion de l’Ukraine par « un pays voisin ». Ni le Covid, ni la Russie ne sont nommés dans ces récits, ce qui les rend d’autant plus inquiétants. L’invasion du virus ne connaît alors aucune autre défense que l’isolement, la distanciation sociale, le port des masques, l’interdiction de voyager, c’est-à-dire l’enfermement chez soi, dans une ile « qui a les dimensions d’une ville », où les consignes sont très strictement appliquées. L’étrangeté de cette cité-jardin tropicale, avec « 80% d’humidité », ne peut que redoubler le malaise et l’anxiété de l’enfermement sanitaire pour les expatriés.
Une galerie de personnages
Les nouvelles sont courtes, mais très inventives. Elles esquissent une galerie de personnages variés, « caucasiens » ou chinois, hommes ou femmes, enfants ou vieillards, humains ou non, et de quelques animaux. Souvent la chute de la nouvelle révèle leur vrai visage, leur identité cachée ou leur étrangeté au monde qui les entoure.
Sans jamais s’appesantir, Julie Moulin réussit une série de médaillons, dont les plus simples, et ceux où transparaît sa famille, sont sans doute les meilleurs – Le naufrage, Insulation I, Le singe et la noix de coco, Invasions ou le Conte du septième mois lunaire.
Son écriture fluide, légère, embarque facilement le lecteur dans des récits fantastiques, empreints de poésie et d’humour, qui pourront rester comme des traces originales d’un moment de l’histoire ailleurs.
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