Prix du roman de Sciences Po Alumni 2026 : la sélection finale
« Je pense que le roman, c’est-à-dire la capacité à entrer dans l’intime des gens, la capacité à entrer en empathie avec les personnages, la capacité à se projeter dans une vie qui n’est pas la sienne, à l’habiter, l’espace de quelques heures ou de quelques jours, crée une forme d’agilité intellectuelle et augmente la compréhension du monde », a déclaré pour Émile Magazine Alfred de Montesquiou, le président de la troisième édition du prix du roman de Sciences Po Alumni. Dont acte !
Après notre longue liste de neuf ouvrages, nous sommes très fiers de vous présenter les quatre romans finalistes de la troisième édition du prix du roman de Sciences Po Alumni, ci-après dans l’ordre alphabétique des noms d’auteurs.
Pourquoi quatre romans ?
L'un est issu du vote des Alumni, que nous avons sollicité en février : L’art du ricochet, de Nicolas Delesalle.
Trois ont été choisis par le comité de sélection composé de dix personnes, Alumni membres du club Littérature et/ou membres de l'équipe de Sciences Po Alumni : Protocoles, Constance Debré, Flammarion ; García Lorca et le poète birman, Nour Malowé, Récamier ; L'esprit de sel, Guillaume Viry, Editions du Canoé. Le comité a lu les ouvrages et bien d’autres de la rentrée littéraire d’hiver, en a débattu et a estimé que, conjointement à l'ouvrage choisi par les Alumni, ils étaient les plus aptes à nous aider à « comprendre notre temps ».
Le jury présidé par Alfred de Montesquiou (promo 2001), écrivain, journaliste et réalisateur, et composé d’onze autres membres de Sciences Po et/ou du monde des lettres, choisira le lauréat parmi les quatre titres retenus.
Place à nos finalistes, dont vous pouvez lire un extrait de chaque roman !
Protocoles, Constance Debré, Flammarion
4e de couv
Ici on achète les âmes.
En quoi ce roman nous aide-t-il à comprendre notre temps ? L’avis du comité de lecture.
Protocoles entremêle deux histoires à première vue aux antipodes l’une de l’autre, reliées seulement fugacement, à une occasion. D’une part, la vie de la narratrice, décrite de façon froide, clinique, comme si c’était un rapport quelconque. D’autre part, les « protocoles » qui régissent l’application de la peine de mort aux États-Unis. Car on découvre, avec effarement, que tout est protocolisé : on applique des protocoles, on suit des procédures, on respecte des règles, mais personne ne tue.
Cette forme à mi-chemin entre l’autofiction et l’essai fait toute la force du livre, qui réussit à dire des choses nouvelles sur un sujet qu’on connaît pourtant déjà.
Il n’y a pas de jugement moral : ce sont cette écriture très « blanche » et ces descriptions très aseptisées qui provoquent l’indignation du lecteur par rapport à ces techniques que le monde moderne met en place pour éliminer des individus. Le texte questionne les frontières de l’humanité, la vie, la mort, le système judiciaire, la loi.
Pour le comité de lecture, c’est un grand roman qui trouvera sa place parmi les textes de référence sur la peine de mort.
L’art du ricochet, Nicolas Delesalle, JC Lattès
![]() | 4e de couv La plus jolie fille de la maternelle, le bateau pirate Playmobil de ses rêves, devenir joueur de foot professionnel, faire 1,80 mètre, ou être le seul fils de son père, Kolia a déjà su renoncer à un certain nombre de choses dans la vie. Alors quand il est arrêté par la police moldave de retour d’un reportage en Ukraine, sans aucune idée de ce qu’il a pu faire de mal, il identifie l’un de ces moments où il va falloir rebondir. Autant se repasser la liste de ses revers pour trouver l’énergie nécessaire, dans la voiture qui l’embarque menottes aux poignets vers une destination inconnue, dans ce pays où la question la plus posée sur Google est : « Pourquoi la Moldavie existe ? », au cœur de cette région où il a côtoyé le meilleur et le pire. Aussi désopilant qu’intelligent, drôle, poétique, tendre et édifiant, un texte qui exalte la capacité de rebond de chacun dans les deuils futiles ou immenses, dans les drames intimes ou les tragédies collectives, un hommage à tous ceux qui ont appris à maîtriser l’art du ricochet. |
En quoi ce roman nous aide-t-il à comprendre notre temps ? L’avis du comité de lecture.
L’art du ricochet se lit d’une traite, on sourit, on pleure, on s’inquiète et le roman va son chemin étonnant sur un rythme jazzy malgré la dureté de son sujet.
Ce qu’il raconte est terrible et absurde : un reporter de guerre français de retour du front ukrainien est arrêté par la police moldave. Dans la voiture qui l’emporte vers une destination inconnue, menotté, inquiet mais surtout fatigué, il voit défiler sa vie, ses petits et grands bonheurs, ses drames, ses ruptures. Ce vagabondage est interrompu par de longues plongées dans l’univers qu’il vient de quitter, souvenirs de scènes de guerre, rencontres avec des blessés, des soldats ukrainiens embourbés dans leurs tranchées, des snipers, des prisonniers russes, personnages très humains au bord ou au-delà de ce que l’humanité peut supporter.
En arrière-plan des questions que le lecteur se pose sur la raison de cette arrestation absurde et sur ce qui va arriver à ce pauvre reporter, le comité de lecture a aimé la vitalité, l'humour et la tendresse qui se dégagent de sa rêverie malgré la cruauté de certaines scènes et la profondeur de certaines blessures.
García Lorca et le poète birman, Nour Malowé, Récamier
![]() | 4e de couv Quand la dictature bâillonne, la littérature devient résistance. Un roman incandescent sur le pouvoir de la littérature face à l'oppression. – Apportez-moi un livre interdit. – Un livre interdit ? – García Lorca, Noces de sang. Ce livre détient la réponse à l'énigme de ma vie. Depuis des décennies, la Birmanie vit sous le joug d'une junte militaire impitoyable. Là-bas, les mots sont plus redoutés que les armes : lire est un crime, et la littérature, un acte de résistance. C'est à Naypyidaw, capitale démesurée et presque vide, que se croisent Arun, fils d'un général, poète bâillonné par le totalitarisme, et Jack, écrivain français en exil, à bout de souffle. Ils ont la littérature en commun : l'un mourrait pour elle, l'autre n'attend qu'elle pour revivre. Jack est celui qu'Arun espérait, celui qui le mènera au livre interdit. Au-delà du récit d'aventure et de la fable politique, García Lorca et le poète birman est une ode à la littérature comme ultime refuge contre la barbarie. À travers la destinée tragique d'Arun, Nour Malowé signe un roman incandescent sur le pouvoir des mots, la beauté, l'amour et la liberté – ces armes silencieuses qui défient l'obscurantisme. Son précédent roman, Le Printemps reviendra, a remporté le Prix littéraire de la Grande Mosquée de Paris, le Prix Gonet, ainsi que le prix du Roman Métis des Lecteurs de la Ville de Saint-Denis 2025. |
En quoi ce roman nous aide-t-il à comprendre notre temps ? L’avis du comité de lecture.
Un écrivain souffrant d’une « blessure d’écriture » s’exile en Birmanie. Dans la capitale artificielle où même les herbes folles sont éradiquées, il croise un vieux jardinier qui le supplie de trouver pour lui un livre interdit qui contient tout le secret de sa vie, Les Noces de sang de Gabriel García Lorca. Les chapitres qui content la quête de ce livre interdit et ce faisant le superbe voyage intérieur de cet écrivain sur le chemin de la guérison, alternent avec le récit de la vie du vieux jardinier et à travers lui la persécution de l’âme de ce pays par la junte militaire. La foule birmane, bigarrée, apeurée, d’une vitalité étonnante, les fleuves, les montagnes, les « danseurs-pêcheurs » et les « cueilleurs de brume » nous accompagnent.
Le comité de lecture a particulièrement aimé l'omniprésence de la littérature et de la poésie, avec García Lorca en arrière-plan. Rarement un livre offre une occasion aussi puissante de ressentir la manière dont on peut opposer la littérature à la dictature, dans un pays dont on comprend la profondeur du drame actuel.
L’esprit de sel, Guillaume Viry, Les Éditions du Canoë
![]() | 4e de couv C’est l’histoire d’une vie. Celle d’Ita, qui grandit dans la petite ville de Sieradz où elle est née avec son père, Mendel, marchand de harengs, et sa mère, Pessa. Ils sont pauvres. Ils sont juifs. Avec Jozef, fils de Jakob qui vend des montres, elle rêve de partir, d’ouvrir une boutique à Lodz, Varsovie ou Gdansk et voir la mer. Mais après la mort du père, après la mort de la mère, quand elle est obligée de quitter Sieradz, après que Jozef et après que Jakob, tous deux partis en Amérique, l’ont laissée seule, elle se demande où aller. Emportée au hasard des routes, elle se retrouve à Liège, Ostende, Bruxelles puis Paris avec ce dé à coudre dont sa mère Pessa l’a convaincue de ne jamais se défaire pour survivre. L’histoire tragique qui se termine le 16 juillet 1942 à l’aube de la rafle du Vél d’Hiv ne dit rien du ton ni du rythme du récit, ni des silences, ni du fil de la narration dont le déroulé, tel un poème épique, avance et revient avec sa scansion et ses refrains. Un livre puissant qui semble construit sur une partition dont la musique intérieure charge tous les mots qui le composent. |
En quoi ce roman nous aide-t-il à comprendre notre temps ? L’avis du comité de lecture.
L’esprit de sel est un court récit sur une femme juive pendant la seconde guerre mondiale, qui se termine avec la rafle du Vel d’Hiv. Elle essaie de vivre, de survivre, et elle rêve : d’aimer et d’être aimée, d’être acceptée, de travailler, de voir la mer... De petits rêves, simples, mais qui, à cause de l’époque et de son statut, se fracassent les uns après les autres. On pressent la catastrophe, qui arrive mais qui étonne encore. Avec L’Esprit de sel, c’est comme si Guillaume Viry réinventait Un Cœur simple de Flaubert, dans une Europe ravagée par la haine et la guerre.
Aujourd’hui comme hier, parler de la Shoah est un défi. Mais les thèmes du livre sont aussi universels et hélas contemporains : l’antisémitisme et le racisme, l’exil, la persécution... le cas particulier du personnage principal pourrait illustrer beaucoup de parcours contemporains.
Le comité de lecture a été impressionné par l’exceptionnelle beauté et l’inventivité du style en vers libre : tant de profondeur en si peu de mots ! Cette poésie, d’une incroyable liberté, est mise au service d’un récit qui ne vous lâche pas.
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