Représentation de la pièce "Ici sont les dragons" - Deuxième volet

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Le Club Théâtre vous propose des places à tarif préférentiel pour la pièce Ici sont les dragons - Deuxième volet


La deuxième partie de la fresque d'Ariane Mnouchkine

"1917, 1918, 1938, 1939, 2001, 2022, 1940, 1945... Il y a des dates qui ne s'effacent pas, il y a des siècles qui ne passent pas, qui n'en finissent pas de faire trembler le monde, de troubler les générations, ne sommes-nous pas toujours dans les années 20, bientôt dans les années 30. Quelles années 30 ? Celles du deuxième millénaire. Des chiffres qui rougeoient comme des bûchers il y a des noms de villes ou de lieux qui sont comme des monuments, Munich, Yalta, Dunkerque, Stalingrad, Nuremberg, Pearl Harbour, Austerlitz, Auschwitz, résonnent comme des monuments de la mémoire des mortels.

Les mortels ! Il y a ceux qui meurent, ces populations, ces nations, ces êtres, ces acteurs, ces personnages, qui nous ressemblent, auxquels nous ressemblons, que nous, mortels, sommes peut-être. Et il y a ceux qui donnent la mort, ces mortels qui infligent et qui tuent. Ceux qui volent, et tuent la mort.

– Vous dites « Munich » ? – Vous dites Hitler, Mussolini, l'Angleterre, vous dites la paix – la guerre, ou Chamberlain, ce que Shakespeare appelle coward, la Tchécoslovaquie, le monde. Ce que fait notre théâtre, cet art de mettre au présent ses forces de vie, c'est donner corps, souffle, voix, lieu, aux événements qui palpitent encore derrière ces noms, aux batailles des armes et des âmes

Vous dites lâcheté et simultanément espoir, résistance et ignorance, léthargie et coups de théâtre ou de tonnerre.

Munich, une antonomase2 de l'état d'esprit de toute une époque, d'une tendance à la mort, et plus qu'une antonomase. Munich c'est-à-dire l'Occasion manquée par l'Angleterre d'affirmer sa grandeur de nation, victorieuse hier du plus grand des empereurs. C'est comme si un jour de 1938 Waterloo coulait dans les tréfonds de Munich : quelques mots, quelques syllabes, et c'est la poésie cruelle dont la Guerre fait entendre les accents : sur la petite scène, l'opéra de l'humanité. Une métaphore sournoise : pendant « la Nuit des Longs Couteaux » il paraît que Hitler, l'auteur au secret d'un massacre sauvage, assiste à Bayreuth à une représentation de Parsifal. Puissance surhumaine des mots porteurs de meurtre et de trahison ! Nous qui assistons au « spectacle », nous sommes médusés par la formidable portée du Théâtre

Les noms des lieux, ou les noms des dieux. Ce sont autre chose que des lieux. On les identifie mal sur les cartes, ils appartiennent à un autre type de carte. Les Grands Noms d'événements sont comme un Walhalla des divinités puissantes et mystérieuses. Tandis que les délégués des mortels se disputent l'Histoire, là-haut, dans la mémoire et l'imagination, s'agitent les grandes figures qui se disputent le monde. Le monde est une carte cérébrale hypersensible qui blêmit ou rougeoie, saigne ou se convulse selon les menaces ou les prédictions des représentants des différentes parties. Le sort se décidera autour d'une table. Ronde, carrée, rectangulaire, cette surface c'est le plateau que le théâtre prête aux combattants. Nous le public, c'est-à-dire le peuple, nous sommes intrigués et intoxiqués : nous nous demandons tous les jours ce qui agit les personnages qui frappent – tuent – mettent le monde en pièces.

Ce qui est indéniable c'est la virulence de ce que Freud aura appelé « malaise dans la culture », c'est l'extrême cruauté qui fait son nid dans le cœur ordinaire.

Sur la scène, le Théâtre gronde et mugit. Ce qui aura été caché se livre avec ivresse. En 1940 Hitler fait sa déclaration de férocité : liquidez les Soviets. Pas de guerre chevaleresque. Pratiquez l'assassinat. Écorchez vif et humiliez. Je vous le dis : Homo homini lupus. Hurlez. N'ayez pas peur de poignarder dans le dos, de brûler vif, d'éliminer.
Si le monde entier est un théâtre, il l'est pour donner champ à la Guerre. Il y a un rapport étroit entre le théâtre et la guerre.

Nous, le public, nous avons vu la Guerre offensive se théâtraliser, comme si elle cherchait à augmenter ses forces de destruction en développant ses charmes d'armes et d'apparat. Mais il y a une guerre défensive, une guerre qui fait la guerre à la Guerre de mort, qui puise sa force dans le Droit, dans le courage pour la vie, dans la fidélité à la raison, dans l'amitié. Et il y a l'envie et le besoin d'en savoir plus et mieux sur les passions de l'être humain.

Pourquoi allons-nous au théâtre pour « voir » une pièce appelée « Vers l'abîme », ou Œdipe Roi ? Pour approcher le secret des faits : le Théâtre spéléologue. Pour voir de très près ces personnages qui, par la magie du Pouvoir deviennent plus grands qu'eux-mêmes, se surpassent en mal ou parfois en bien, jusqu'à nous stupéfier, et nous fasciner. Staline, Hitler, Churchill, qui sont-ils, comment, d'où, vers où, et surtout jusqu'où iront-ils, volontairement ou pas, ces Stupéfiants.

Ils nous impressionnent, nous intriguent, nous incitent à observer leur mystère, et s'observent eux-mêmes les uns les autres. Ce qu'ils sont capables de faire ! les sans limites !

Ils reviennent ! Ils nous arrivent. Ils vont nous arriver. A ce moment-là, (on ne peut pas s'en empêcher) on se demande comment était la voix de Hitler quand on l'entendait pour la première fois, du temps où on habitait dans une rue d'une petite ville d'Allemagne. A cette époque on n'allait pas au cinéma, il fallait aller au cinéma pour le voir aux Actualités. On n'allait pas au cinéma, on l'entendait à la radio. On voyait ses étendards se dérouler, opéra terrifiant, sur les façades des immeubles – la ville devenait décor fatal. Tout le monde était hitlérisé, contaminé

Ça va vite, la peste. Un jour c'est dans la rue et déjà c'est dans la tête.
« Certains voyaient venir la catastrophe. »
Qui dit ça ?
Quelle catastrophe ?
Il y a plus d'une catastrophe.
Tout est catastrophiant. Catastrophiable. Disent les uns.
Ou bien c'est nous qui voyons venir notre catastrophe.
On voit venir.

On va au théâtre pour voir la catastrophe, à une certaine distance. C'est du théâtre ? C'est la réalité. Hitler est-il mort ? Depuis 1945 la question continue à rôder. Il y a du Hitler dans l'air. Et Staline, est-il mort ? Ses rêves cruels sont maintenant transférés dans Poutine.
Faut-il encore « apaiser Hitler » ?

Et tandis que nous les suivons du regard on ne peut pas s'empêcher d'avoir le sentiment trouble d'être vus et de se voir dans un inquiétant miroir. Qu'ai-je en commun avec ces spectres hors du commun ?
On frissonne.

Comme s'il nous était donné à voir notre propre aveuglement, nous les voyons ne pas voir ce qui les attend : l'Abîme. « Comme maintenant Poutine et nous. » Les voilà qui courent à l'abîme, se hâtent vers le précipice. Et en les suivant des yeux nous sentons s'éveiller en nous la menace : ne serions-nous pas en ce moment même en train de courir nous-mêmes vers un abîme encore imprévisible ? – Stop ! – la menace murmure : – Et si des monstres, des monstres d’aujourd’hui, déjà devant la porte, allaient…
Ne sommes-nous pas en proie à l'imprévisible, mêlé de paresse et de couardise ?

Nous pratiquons la méthode du « Plus Jamais Ça ». Vous ne savez pas que le PlusJamaisÇa, ça ne marche pas ?  dit le Théâtre. Faites quelque chose. Réveillez-vous.
Et, par chance, in extremis, surgit le Héros au cigare. Le tout-puissant Humour, le Génie même de la Réponse.

uitaque cum gemitu fugit indignata sub umbras.
Ainsi avec un gémissement elle s’enfuit indignée dans l’ombre1 "


1 1er vers de l’Énéide de Virgile écrit entre 29 et 19 av. J.-C.
2 Figure qui consiste à mettre un nom commun ou une périphrase à la place d’un nom propre ou un nom propre à la place d’un nom commun, comme par exemple « la Ville lumière » pour Paris 

Hélène Cixous, 15 décembre 2025

Crédits photo : Lucile Cocito – Archives Théâtre du Soleil 

Sortie culturelle
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